Des ateliers et usines de la rue Lecourbe au lycée actuel, découvrez comment l’histoire d’un quartier et celle des formations techniques ont façonné le Lycée Louis Armand.

Dans le cadre de la dernière rénovation du Lycée Louis Armand, situé au 321 de la rue Lecourbe Paris dans le 15ème arrondissement, achevée en septembre 2019, le déménagement provisoire sur le site du Lycée François Villon (75014) durant deux ans a malheureusement fait disparaître une grande partie des archives de l’établissement. La reconstitution de l’histoire du Lycée repose donc essentiellement sur les rares données publiques, sur les témoignages des personnels du Lycée et sur des éléments produits par la société historique du 15ème arrondissement que nous remercions. En reconstituant de manière parcellaire cette histoire, on constate qu’elle est le témoignage des évolutions d’un quartier d’une part et des formations techniques d’autre part. Cette courte histoire permet aussi d’apprécier la trajectoire typique d’un Lycée polyvalent construit il y a plus de cinquante ans.


L’environnement du lycée : un ancien quartier industriel
Même s’il est difficile de s’en rendre compte aujourd’hui, ce secteur du sud du 15ème arrondissement témoigne d’un très riche passé industriel dont les traces les plus sensibles sont celles de la trace mémorielle forte de Citroën et de l’aéronautique avec la présence de l’héliport. Au-delà de ces repères bien connus, tout un ensemble d’activités artisanales et semi-industrielles ont animé cette partie de l’arrondissement.
Le terrain du Lycée, qui se trouve dans un îlot bordé par la Rue Lecourbe au nord, par la rue La Croix Nivert à l’ouest, par la rue Desnouette au sud et Vasco de Gama à l’ouest était donc occupé par des entreprises et des ateliers. Les numéros 329 à 343, actuellement occupés par une résidence construite dans les années 70, étaient le siège de l’importante biscuiterie Hanin (pains d’épice, petits fours, gaufrette…). A l’entrée actuelle du Lycée se trouvait une scierie-menuiserie, la Maison Rateau. En remontant la rue Lecourbe se trouve depuis 1910 le grand atelier de maintenance de la RATP de la ligne 12, qui a fait l’objet d’une récente rénovation et de la percée de la rue Théodore Deck sur une partie du site. Si l’on se fie à certains témoignages, il devait y a avoir un atelier de maintenance Citroën et l’entreprise Melodium, spécialiste de l’enregistrement. La trace la plus immédiate de ces occupations, hormis le dépôt de maintenance RATP toujours en activité, est au n°296 de la rue Lecourbe juste à coté du cimetière Vaugirard avec l’ancienne entrée de la cité industrielle Ravier dont les bâtiments principaux sont toujours en place.
Il faut également noter que tout en bas de la rue Lecourbe se trouvait l’usine électrique THOMSON, qui concentrait toutes les compétences électrotechniques du quartier. C’est sur l’emplacement de cette usine que sera construit dans les années 1969 la gigantesque résidence du Grand Pavois, une des plus grandes de Paris, avec Cinéma (fermé en 2007), galerie commerciale, station essence, une sorte de ville dans la ville. L’entité industrielle du quartier accélérée avec la « seconde » révolution industrielle, vers les années 1880, prendra fin vers les années 1960. C’est précisément à ces dates qu’apparaît le Lycée Louis Armand dans cet environnement de culture technique et industrielle en plein bouleversement.
Si l’on remonte un peu avant, le village de Vaugirard, a été annexé en 1860 par la ville de Paris. Le cimetière Vaugirard, qui est un des plus vieux de Paris en activité (1787), était desservi par la rue Lecourbe large et pavée. Le quartier « hors Paris » de Vaugirard avait par ailleurs la réputation de lieu de boisson, typique d’un esprit de village dont on ne voit plus guère les traces. Les brusques mutations de l’urbanisme des années 70 ont profondément modifié ce quartier et le Lycée est enchâssé dans un réseau de grandes résidences typiques de ces années « modernistes ».
Il n’est donc pas tout à fait étonnant que le Lycée Louis Armand soit relativement peu connu car il est né dans une période de mutation d’un quartier faiblement urbanisé et très industriel vers un quartier dense et essentiellement résidentiel. Le 15ème arrondissement qui est le plus peuplé de Paris (2300 000), l’équivalent de Bordeaux, a donc une « personnalité » relativement récente, peu impactée par les célèbres bâtiments du centre de Paris ou les grandes rénovations Haussmaniennes. L’histoire et la répartition des Lycées s’inscrivent dans ces mutations.






Tout en « bas » de la rue Lecourbe au 354-362, l’usine électrique qui a disparu en 1967, en 1899 la société Eclairage Electrique s’implante sur le terrain. Elle est absorbée en 1918 par Thomson puis fusionne l’Alsacienne de Construction Mécanique, futur Alstom. Le quartier était très spécialisé dans les entreprises électriques, peut-être un lien avec les premières formations du « Lycée technique ». Le site a été remplacé par la résidence du Grand Pavois symbole de la transformation de la rue dans les années 70.


Au 325 de la rue Lecourbe, immeuble d’habitation construit en 1900, toujours en place. À noter qu’il n’y pas encore de place devant le Lycée. @ArchivesdeParis @GoogleMap


Le même bâtiment vu de derrière, c’est le long de cette propriété que se trouve l’entrée « voiture » du Lycée côté Lecourbe. La résidence moderne est sur le site des biscuiteries Hanin.
Les Lycées du 15éme arrondissement et la construction du Lycée Louis Armand
Le Lycée le plus célèbre du 15ème arrondissement est le Lycée Buffon qui a été construit en 1885 à l’ancien emplacement du « vieux cimetière Vaugirard » ou « cimetière Saint-Sulpice », dont l’actuel « cimetière Vaugirard » de la rue Lecourbe en face du Lycée Louis Armand est le remplaçant (les deux cimetières ont coexisté un certain temps). Il est typique de l’architecture scolaire des débuts de la III République: galeries intérieures autour d’une cour et classes donnant sur la rue.
L’autre « grand » établissement du 15ème arrondissement est le Lycée Camille Sée qui a été construit cinquante ans après le Lycée Buffon dans les années 1930 qui est lui typique du style Art-Déco. Il a été construit sur le terrain de l’usine à gaz Vaugirard où s’envola notamment Léon Gambetta durant la commune. L’exiguïté du terrain dans un quartier déjà dense obligea une construction sur cinq étages.
C’est dans un tout autre contexte, celui de la croissance des « Trente Glorieuses » et de la massification de l’enseignement, que fut construit le Lycée Louis Armand selon toute vraisemblance à la fin des années 1960 (1969?). Pour comprendre sa construction, il faut se replacer dans les 15 années (1960-1975), incroyablement intenses, de la généralisation des collèges et Lycées modulaires, structures métalliques organisées en plateau technique. En 1959 l’enseignement a été rendu obligatoire à 16 ans (contre 14 ans auparavant) et il faut faire face à l’augmentation spectaculaire du nombre d’élèves poussé par la démographie. Entre 1958 et 1974, le nombre de Lycéens est ainsi passé de 340 000 à 939 000 dans la filière générale et de 322 000 à 683 000 dans les filières professionnelles.
À l’époque la construction des collèges et des Lycées est centralisée au Ministère de l’Education Nationale à la DESUS (Direction des Equipements Scolaires, Universitaires et Sportifs), qui deviendra plus tard la DEC (Direction de l’Equipement et de la Construction) pour répondre à ce souci d’efficacité des constructions standardisées. Ainsi dans la seule année 1969, 340 établissements sont créés, dont une trentaine de CET (Collège d’Enseignement Technique), ancêtre des Lycées Techniques. On parle alors de l’ouverture « d’un collège par jour ».

L’organisation fonctionnelle se retrouve dans le bâtiment du Lycée Louis Armand. Au RDC des plateaux techniques avec un Atelier Électrique et un Atelier Telecom, la vie scolaire, deux escaliers latéraux avec les sanitaires, des espaces de cours qui sont conçus par évidement des structures standardisées, pas de lieu de vie, pas de centre de documentation, les salles spécialisées (physique, SVT) sont prévues dans les étages (exceptionnellement quatre étages). Les bâtiments de l’administration et les logements sont conçus selon la même logique.
Dans l’opinion publique ce type de bâtiment a souvent été identifié au « Pailleron » du nom de cette école du 19 éme arrondissement qui brûla en faisant 20 morts en Février 1973. Le drame avait surtout mis en évidence la faiblesse des escaliers d’évacuation et l’absence de protocole adapté. Mais au-delà du drame, c’est surtout une certaine idée de l’école qui est remise en cause au début des années 70 avec des bâtiments que l’on considère comme des « écoles-casernes » qui sont le symbole d’une certaine idée de la transmission du savoir, verticale et fonctionnelle dans des structures d’ingénieur jugées froides et sans âme qui donnent peu de place à la vie scolaire, à des pédagogies moins directives. Les Lycées ont été construits comme certains HLM et porteront longtemps cette réputation de bâtiment sans charme. Les programmes très centralisés de la DESUS seront progressivement abandonnés. Cette « mauvaise » réputation ne doit cependant pas ternir l’incroyable effort matériel auquel a répondu l’Education Nationale à cette époque dans des délais très courts (6 mois pour valider un projet) et qu’il serait aujourd’hui impossible de tenir.
L’Etat transfère aux collectivités locales en 1986, à la suite de la décentralisation, la construction et l’entretien des Collèges (Département) et des Lycées (Régions). C’est ainsi que le Lycée Louis Armand subit une première rénovation en 1992 (?), sans toucher de manière significative à la structure. C’est à cette époque que le Lycée prend sa livrée « bleu et jaune » que l’on trouve encore dans la partie non rénovée (après 2019) du Lycée. La dernière rénovation (2019) est plus conséquente: création d’un escalier central, modification de la cour, mise au norme de l’établissement et création de circulation (salle polyvalente, centre de documentation et d’information) qui en font un établissement chaleureux et confortable, hormis la partie professionnelle « en arrière » de la façade principale.
Mais au-delà du bâtiment, il est important pour tenter de comprendre l’histoire du Lycée Louis Armand, de la mettre en perspective avec la complexité de l’évolution de l’enseignement des techniques et de la naissance des Lycées professionnels.




Le Lycée Louis Armand et l’enseignement technique et professionnel
En 1975, le « Lycée Louis Armand » est connu dans les archives de la Mairie de Paris comme le « Lycée Technique Lecourbe », certains anciens élèves parlent de collège ou d’école. Pour comprendre cette variation de terminologie il faut revenir sur l’évolution des structures pédagogiques de l’enseignement professionnel.
C’est la loi Hastier de 1919 qui crée le CAP (Certificat d’Aptitude Professionnel) permettant de structurer des formations qui étaient auparavant de la compétence quasi exclusive des entreprises et des filières professionnelles, ou des villes comme à Paris. Les CAP étaient préparés dans des Centres d’Apprentissages (CA) qui deviennent en 1959, «réforme Berthoin», des CET (Collège d’Enseignement Technique), puis Lycée technique, puis Lycée d’enseignement professionnel (1975) réforme Haby, avant la grande réforme de 1985 créant les Lycées professionnels, réforme Chevénement ou Carraz, qui fixe encore largement le cadre actuel en organisant la formation au Lycée et la formation en entreprise à travers les stages. Le Lycée « Louis Armand » a donc traversé toutes ces mutations. Il n’est donc pas étonnant d’avoir cette mémoire confuse des CET, du Lycée technique et du Lycée professionnel.
Mais l’autre particularité du Lycée est qu’il a depuis le début une formation générale peu connue et très exigeante: le BAC E. La réforme du baccalauréat général en 1965 avec une application en 1968 a créé le Bac A « littéraire », le Bac B « économie », le Bac C « math », le Bac D « SVT » et le BAC E « math et science industriel ». Le Bac E était u bac général très complet (programme de mathématiques du Bac C avec des heures supplémentaires en atelier) qui est à mi-chemin des bac classiques du Lycée Général tout en étant « l’élite » des Lycées Techniques. La réforme de 1995 a transformé les bac généraux précédents en L, ES, S. Le Bac E est alors devenu un BAC S avec l’option SI. Le Lycée Louis Armand a donc eu depuis sa création un enseignement de filière générale avec principalement des E et des B, devenus par la suite S et ES. La dernière réforme du bac générale en 2020 a dissout les filières en créant huit spécialités. Par ailleurs la réforme de 1965 a créé les trois filières technologiques, F, G, et H transformées à partir de 1992; devenant au sein du Lycée Louis Armand, après quelques changements de termes, les filières STMG, et STI2D.
De fait depuis sa création, le Lycée regroupe les trois types de baccalauréats: professionnel, technologique et général en étant à la fois un Lycée professionnel et un Lycée Général et Technique. La réforme de 1992 créera le terme de Lycées Polyvalents (LPO) qui répond de fait à l’histoire du Lycée depuis ses origines.


En septembre 2017, l’ensemble du lycée déménage au Lycée François Villon pour des travaux d’ampleur. Complètement désossé, rhabillé et réorganisé, il laissera place à un nouveau lycée et débutera alors une nouvelle histoire. Dans le cadre de la préparation d’une grande exposition avant leur déménagement, des professeurs du Lycée Louis Armand ont fait appel aux élèves du Lycée Brassaï et leur ont proposé de venir rencontrer leurs élèves et de réaliser des prises de vue de l’établissement afin de fixer la mémoire et l’esprit du lieu.
En 2022, à la grande stupeur des enseignants, la Région a décidé de déménager le Lycée professionnel des métiers de l’image et de la photographie Brassaï, situé rue Quinault à côté du Lycée Camille Sée depuis l’après guerre, vers le lycée Louis Armand dans la foulée de la dernière rénovation importante. Il a été décidé en parallèle, de fermer la section générale. À la rentrée 2025, le lycée sera donc un lycée polyvalent sans filière générale.

Pourquoi Louis Armand ?
Le nom Louis Armand a vraisemblablement été donné au Lycée à la fin des années 1970. La personnalité de Louis Armand concentre à l’époque toutes les qualités d’une émancipation par le savoir technique. Polytechnicien issu d’une famille modeste, brillant ingénieur qui deviendra un charismatique directeur de la SNCF, visionnaire sur de nombreux sujets, mais surtout, ce qui contribuera largement à sa renommée, grand résistant au coeur de la SNCF. Sa capacité à expliquer clairement des problèmes complexes fera de lui un grand pédagogue et plus tard un Académicien. Il sera aussi un des pilotes du nucléaire civile. Dans cette période d’effervescence de la construction du Lycée Louis Armand, son nom consacre toute une épopée du progrès technique et de la démocratisation de l’enseignement dans un quartier de Paris qui est certainement un des plus « industriels ». Il est aussi au croisement de plusieurs contradictions de l’enseignement technique dont on peut cerner principalement trois lignes de force.
La première contradiction repose entre la généralité des savoirs et leurs spécificités, avec le double souci de faire des élèves généraux de bons techniciens (à l’instar du BAC E), et de permettre à des élèves issus de la voie professionnelle d’accéder à des filières plus générales. La seconde ligne de force se situe entre les exigences de la massification de l’enseignement (désormais en retrait) et celles de la qualité des formations parfois très exigeantes. La dernière contradiction enfin porte sur le périmètre entre l’Etat d’une part et les entreprises. L’enseignement professionnel au XXème a principalement été une reprise en main très centralisée de l’enseignement professionnel par l’Etat avec un nouvel équilibre institué en 1985 par la création des Lycées professionnels. On constate que ces différentes dynamiques n’ont jamais cessé de faire bouger les lignes avec cependant la tendance paradoxale d’une plus grande généralité des enseignements et d’une très grande complexité de leur organisation, ce qui ne rend pas toujours simple la vocation d’un établissement de ce type qui doit perpétuellement se « réajuster ».
La faible connaissance de l’historique du Lycée Louis Armand n’est donc pas seulement due aux peu d’archives restantes mais surtout à un profil d’établissement construit à une époque « moderniste » peu sensible aux ancrages dans le passé, ceux d’un quartier en particulier, avec des formations complexes et évolutives souvent périphériques aux formations générales plus connues du grand public. D’une certaine manière la statue « Rythmes Héroïques n°10 » du sculpteur Barto Lardera (1911-1989) qui est au coeur du Lycée est une bonne allégorie d’une histoire « rapide » et « séquencée ».
Le Lycée Louis Armand repose désormais sur quatre pôles (Énergie, Numérique, Image, Tertiaire et Tremplin) proposant des filières professionnelles et technologiques ainsi qu’un accueil d’élèves allophones ou décrocheurs.
Sébastien Perrot, enseignant de philosophie au Lycée Louis Armand

Sources :
- Société historique et archéologique du 15ème arrondissement, paris15histoire.com
- Site « autour-de-Paris.com » de Julien Barret
- Des usines à Paris (Un blog pour explorer la Paris Industriel), « Une cité industrielle rue Lecourbe », Denis Cosnard (2014)
- « Jalons pour une histoire de la construction des Lycées et collèges 1960-1985 », Antoine Prost, (1985), Institut National de recherche pédagogique
- « Le baccaluaréat « E » et le mythe du technicien », Jean-Pierre Faguer, (1983), Actes de la Recherche en Sciences Sociales.